L'IA : évolution ou révolution ?
Réflexions passées et futures 28 Août 2026
Rétrospective
Fin 2022 : On entend parler de Chat-GPT. C'est un chatbot avec qui l'on peut discuter, et qui fait des erreurs amusantes. On ne comprend encore pas trop les implications.
Fin 2023 : Je suis toujours sur Google, où je n'ai aucun mal pour trouver les informations qu'il me faut. Je n'ai pas de dissert de philo à écrire, et quand j'ai testé Chat-GPT pour écrire un email à ma place, je me suis rendu compte que toute l'information que je devais lui donner pour qu'il le rédige constituait déjà en soit l'email que j'avais en tête. Mais tout le monde semble l'utiliser Chatgpt, alors j'ai l'impression de passer à côté de quelque chose.
Traduction : l'IA conseille d'utiliser de la colle pour faire coller le fromage à la pizza, en se basant sur le commentaire Reddit d'un ado de 11 ans
2024 : Chat-GPT - et l'IA en général - font de plus en plus parler d'eux. Création de musique, de vidéo, ... On comprend que c'est une technologie de rupture, pas limitée à remplacer les centres d'appels à Madagascar, ce qui serait triste mais dont on se remettrait facilement.
Non, elle a le pouvoir de nous remplacer, nous, les cols blancs.
Tout n'est encore pas au point, et certains se rassurent devant les fameuses "hallucinations". Un ordinateur qui dit qu'il y a 3 "o" dans "cocotier", ou que l'on peut convertir au nazisme en quelques phrases ne nous remplacera pas de sitôt, selon eux. D'autres comprennent que nous n'en sommes qu'aux balbutiements d'une nouvelle technologie, que ça s'améliorera, et que ça nous dépassera vite.
Il n'y a rien d'exceptionnel, ya qu'à demander à ChatGPT.
Mr Bidochon s'adressant à Einstein
Mi-2024 : Je termine l'écriture de mon premier roman. Je l'avais commencé en 2022, "avant" Chat-GPT. C'était pour moi une performance incroyable que d'en écrire un, que peu de gens peuvent accomplir.
Malheureusement, au moment où je le termine, Chat-GPT existe. Et c'est idiot, mais ça m'a retiré quelque chose. Écrire était mon Everest à moi. J'y ai englouti des soirées et des weekends pendant plus de deux ans. Du jour au lendemain, ce que je voyais comme un effort herculéen forçant quelque peu l'admiration (indépendamment de la "qualité" du livre) pouvait désormais être balayé d'un revers de la main par n'importe qui qui passe ses soirées devant la télé. "Il n'y a rien d'exceptionnel, ya qu'à demander à ChatGPT. Tu l'as pas utilisé ? Non ? Et bien tu t'es embêté pour rien, t'aurais dû."
Cette conversation fictive me taraudait. À mesure que je retravaillais les chapitres, peaufinais les pages, ajoutait les dernières touches, la valeur ressentie de mon œuvre diminuait à mesure que l'IA s'améliorait. J'ai presque vécu la fin comme une course contre la montre.
Fin 2024 : On réfléchit avec des amis à se lancer dans l'IA nous aussi, sans vraiment savoir encore comment ça fonctionne. Quelques réflexions de cette époque, pêle-mêle :
- en temps qu'ingénieurs informatiques, on comprend qu'on sera remplacés, mais on se dit qu'on a encore au moins cinq ans devant nous. Avoir en tête tout le code d'un projet, son architecture, penser aux améliorations, est beaucoup trop compliqué et demande une certaine expertise.
- faire une boîte ? l'IA va améliorer les services existants, sur lesquels il y a déjà des entreprises et des clients qui sont liés, et ces mêmes entreprises ne nous attendent pas pour intégrer l'IA à leurs services.
- on comprend qu'il y a une course pour connecter l'IA au plus de sources possibles, mais que Anthropic, OpenAI et toutes les "destinations" y travaillent déjà à plein temps.
On est sûrs que l'IA va être une révolution, mais on n'a aucune idée de la manière dont on doit se positionner. Autrement dit : on a la sensation d'avoir un train de retard sur tous les acteurs existants.
image façon studio Ghibli
2025 :
- Donnez une image à ChatGPT, il vous en fait une image façon studio Ghibli (films d'Hayao Miyazaki). Stupéfiant. Gratuit.
- J'utilise l'IA pour faire un petit site web tout en html/css, pour tester Cursor, dont tout le monde parle (un outil pour coder avec l'IA). C'est impressionnant. L'outil génère le contenu, le style, des illustrations. En quelques jours j'abats un mois de boulot pénible et fastidieux.
- C'est grisant de pouvoir avancer si vite. Il y a énormément d'idées de projets personnels que je ne me voyais pas commencer faute de temps, et ça change la donne
- C'est aussi bizarre de se dire qu'on a passé tant de temps de notre vie à taper sur un clavier pour produire finalement si peu. Comme un moine copiste qui vient de passer vingt ans de sa vie à recopier des livres à la main et qui découvre l'imprimerie.
- Je pense à la réaction de la génération précédente quand l'email est arrivé. À ceux qui imprimaient leurs emails plutôt que de les lire sur un écran. Ceux qui avaient 60 ans et ont préféré freiner des quatre fers et ronchonner car ils étaient proches de la retraite. Ceux qui en avaient 55 et qui n'ont pas eu le choix que de s'adapter. Ils me faisaient rire ces "vieux". J'avais adopté l'email facilement car j'avais 12 ans quand il est arrivé entre mes mains.
Aujourd'hui j'ai quasiment 40 ans et je me retrouve dans leur situation. Je vois que je suis plus lent à adopter les outils, mais c'est un peu marche ou crève. Pour le meilleur ou pour le pire.
- Imaginez le paysan le plus robuste du village. Les tracteurs arrivent, il redevient un pékin moyen. Mettez vous maintenant à la place d'un dessinateur industriel dans les années 1980, qui vous dessine un avion à main levée sur sa grande table d'architecte. Arrivent les ordinateurs et les logiciels de dessin. Le premier couillon venu qui sait se servir d'une souris peut rivaliser avec lui.
Je schématise mais vous voyez où je veux en venir : c'est à notre tour de nous sentir dépassés. Mes copains ingénieurs et moi. On comprend que nos connaissances, nos capacités, sont sur le point de devenir obsolètes. On est en sursis.
Fin 2025 : Facebook (là où je travaille) annonce à ses ingénieurs qu'en 2026, ils seront obligés d'utiliser l'IA sinon ils seront mal notés (comprendre : virés).
À ce moment, j'utilise très peu l'IA au travail car c'est assez rare que j'aie à écrire des centaines de lignes de code d'un coup. J'ajoute souvent quelques lignes de code ici et là à de l'existant, et pour quelques lignes, l'IA me ralentit plus qu'autre chose.
En bref, si elle m'avait été utile pour créer un site web à partir de zéro, elle ne l'est plus dans un contexte professionnel, alors je suis dubitatif sur cette mesure.
Mi-2026 :
- Les hallucinations ont quasiment disparu. Les gens qui se moquaient de l'IA cherchent aujourd'hui un emploi.
- Je ne peux plus me passer de l'IA. Elle trouve les bugs pour moi, en testant une piste, une autre, en relisant le code, en écrivant 1000 lignes de code en 2 minutes pour vérifier une hypothèse. Elle va me résumer un document, chercher elle-même dans la documentation, ...
- Suis-je vingt fois plus productif ? Dur à dire. Car je deviens paresseux. Je n'ai pas le temps de tout comprendre quand je démarre un projet sur du code inconnu. Je comprends ce qui se passe à haut niveau, mais l'IA fait des erreurs, m'embarque sur de mauvaises pistes. Le diable est dans les détails.
- Anthropic et ChatGPT sont devenus des géants. On les pensait génériques, mais ils concurrencent aussi les niches. Par exemple il y a des boîtes spécialisées dans les IA pour avocats, mais donnent-elles des résultats plus pertinents ? Pas sûr. Tout le monde doit s'inquiéter, même les gens qui se lancent dans l'IA pour remplacer les autres !
- J'ai appelé une entreprise pour réparer ma porte de garage et réserver un créneau d'intervention. Ce n'est qu'à la fin de la conversation (pas basique, j'ai dû insister pour connaître le prix avant leur passage) que j'ai compris que j'avais parlé tout le long à une machine. Deux minutes à l'oral. C'est monstrueux.
- l'IA résout quelques problèmes de maths vieux de plus de 60 ans, que les meilleurs mathématiciens du XXe siècle n'ont su résoudre.
Emploi
Ça ne fait que quelques années que l'IA existe, et elle fait déjà souvent maintenant mieux que moi dans mon boulot. Pire : elle le fait même plusieurs années avant ce que j'avais prédit. La vitesse inouïe à laquelle elle avance fait peur.
L'IA fait mon travail mieux que moi, plusieurs années avant ce que j'avais prédit"
Je ne sais pas si dans deux ans j'aurai toujours un emploi similaire à celui que j'occupe actuellement, ou aussi bien payé. Ne voyant pas l'avenir plus loin que le bout de mon nez, j'hésite à m'acheter une maison. J'ai peur d'être au chômage, de devoir me reconvertir, sans même savoir dans quoi : on entend dire que les emplois manuels (électricien, coiffeur, etc) sont les moins en danger, mais l'on fabrique aussi déjà des robots pour remplacer ces dits emplois.
En même temps, j'ai la chance d'avoir connu une quinzaine d'années de carrière d'insouciance, façon de parler. Ce doit être difficile d'être lycéen ou à l'université aujourd'hui : il faut choisir un métier alors qu'il risque de ne plus exister avant même la fin de son cursus.
De quoi être optimiste
- Les informaticiens codaient dans les années 1970 sur des cartes perforées. Aujourd'hui (ou plutôt hier, avant l'IA) on a des éditeurs de texte, des compilateurs, des débogueurs, internet pour nous aider à résoudre des problèmes ou même pour importer une librairie gratuite qui fait déjà ce qu'on veut. On code probablement 100 fois plus vite aujourd'hui qu'en 1970.
Y a-t-il 100 fois moins d'ingénieurs en informatique qu'en 1970 ? Non, et c'est même l'inverse, car les projets sont plus complexes, et le marché est plus gros - tout le monde a un téléphone dans sa poche.
- Jusque dans les années 1950, le transport de marchandises se faisait par bateau, et les dockers devaient charger les marchandises en soute, une par une. Puis l'on a inventé les containers : une révolution dans ce milieu. Les syndicats de dockers ont d'abord été vent debout, mais finalement le container a permis de baisser les coûts du transport, a multiplié le nombre d'échanges commerciaux, et il a fallu embaucher des dockers.
- Internet a à la fois tout changé et rien changé : on peut tout faire en ligne (acheter un billet de train etc) depuis des années, mais les entreprises et leurs employés n'ont pas disparu pour autant. Même les agences de voyage existent encore, alors qu'il fallait passer par elles pour réserver un billet.
- Les caisses automatiques dans les supermarchés n'ont pas remplacé les caissiers
- Les cours en ligne (MOOC) n'ont pas tué les universités.
Traduction : l'IA écrit pour moi un long email à partir d'une liste de points / l'IA résume pour moi un email en une liste de points
En allant plus loin, Internet a même créé de nouveaux métiers : création de contenu, marketing, ... Personne ne soupçonnait ces métiers, et il y a de grandes chances que ce soit pareil avec l'IA.
Ceci dit, historiquement, la technologie a aussi fait disparaître des métiers. Avant internet et les téléphones portables, vous téléphoniez dans une entreprise, et il fallait bien qu'une secrétaire prenne votre appel et le retransmette au commercial qui est sur la route quand il atteindra son hôtel. Si l'on remonte dans le temps, des gens allumaient les réverbères dans les rues, ou venaient vous réveiller le matin à une heure précise !
Quels sont les métiers que l'IA fera disparaître ?
À coup sûr :
- Les chauffeurs de taxi. Alors pas en France car on a 10 ans de retard sur tout et on en est fiers. Mais d'ici 10-15 ans, la plupart des trajets se feront sans chauffeur. C'est une certitude car je vois de plus en plus de Waymo sillonner les rues en Californie. Je ne sais même pas si ma fille qui a un an aura besoin de savoir conduire...
- Je ne serais pas étonné si on arrive à remplacer les femmes de ménage (dans les entreprises) et tout un tas de choses par des robots.
La grosse différence entre une application mobile et un robot, c'est qu'une app est "gratuite", tandis qu'un robot à taille humaine avec d'énormes batteries coûte très cher, donc là encore ça va prendre un peu de temps.
Ma prédiction
On aura toujours besoin de restaurants, de plombiers, etc. ChatGPT répond aussi bien qu'un médecin, mais il faudra toujours passer par celui-ci pour avoir une ordonnance. Idem pour les avocats, les notaires, les chauffagistes.
Si les gens n'ont plus besoin de servir d'intermédiaire entre le calendrier des techniciens et le mien, cela les libèrera pour passer du temps sur l'acquisition de clients ou autre.
Enfin, les transitions se font lentement. Ça coûte un sacré paquet de remplacer un parc automobile par des voitures autonomes, de construire des robots. Même les "tokens" coûtent cher.
Plus de systèmes = plus de complexité = plus de monde pour les contrôler. On n'a jamais passé plus de temps à travailler que depuis qu'on sait utiliser Excel.
P.S : je n'ai jamais été moins sûr de moi pour faire une prédiction. Car il y a un scénario "catastrophe", où l'IA remplace tout un chacun devant un ordinateur.
Société
Nous ne sommes pas en train de vivre la première transition de l'histoire, mais elles ont été rares, et lentes. Les tracteurs n'ont pas remplacé les agriculteurs du jour au lendemain : les premières machines coûtaient cher, n'étaient pas bien meilleures que les chevaux, etc.
Celle-ci semble rapide. Rapide car elle arrive à un moment où tout est déjà connecté et prêt à l'accueillir.
Her, film sorti en 2013, qui se passe dans un futur proche où l'on communique en permanence avec un assistant IA. L'acteur s'attache petit à petit à cet assistant qui a une voix féminine, rigole avec lui, et comble sa solitude
Au delà des emplois, l'IA va aussi bouleverser la société. Je liste des choses que j'ai entendues ci et là, et que j'ai trouvées intéressantes :
- Où est la vérité ? On pourra toujours dire qu'une vidéo n'est pas une preuve, puisqu'elle peut facilement être créée de toutes pièces avec l'IA. Mais alors prenez Trump par exemple. Il se permet de faire n'importe quoi, et derrière si on le lui reproche il dira qu'on ment, et sa base le croira. Et ils auront "raison" : la moitié des informations que l'on verra seront (et sont déjà) créées de toutes pièces, faites pour nous caresser individuellement dans le sens du poil.
Une société peut-elle vivre ensemble sans partager une vérité commune ?
- J'ai appris que les jeunes d'aujourd'hui préfèrent communiquer avec une IA qu'avec leurs amis, car ils peuvent tout lui dire sans se sentir jugés. Je ne comprends pas qu'on en arrive là - je suis un vieux con élevé à l'ancienne - mais c'est une réalité.
- La guerre en ukraine voit déjà l'usage de drones de combats, pas juste des avions, mais des robots sur terre qui tiennent des pistolets et tirent
- Si assez d'emplois sont perdus dans une société qui doute, je crois qu'on aura tous les ingrédients pour une mini guerre civile, ou une sorte de révolution.
- J'aimais parfois glander sur internet, lire des forums (Reddit et autres). Suis-je en train de lire des conversations générées par un robot ?
- Si le scénario d'un film, les acteurs, les décors, tout, était généré par un robot, que je ne le savais pas, et que j'appréciais ce film et passais une bonne soirée : est-ce que ce serait grave ? En quoi est-ce que ce serait si différent du contenu que je regarde aujourd'hui ?
- Internet, les téléphones mobiles et les réseaux sociaux nous ont déjà abruti. Mais il nous restait une petite part d'intelligence, une dernière lueur d'humanité que l'IA vient empiéter.
- Quel futur pour le monde dans des "démocraties" où les électeurs ne réfléchissent plus ? N'ont pas de culture ? Voyez les USA par exemple.
- Quel est l'intérêt de l'école, de l'université ? Qu'est-on sensé y apprendre ? Encouragerai-je ma fille à faire des études, dans 18 ans ? Comment réagirai-je si au CM1 elle rechigne à apprendre par cœur les dates des couronnement des rois de France ? Aura-t-elle tort ?
- Les ordinateurs portables, internet et les smartphones ont amené le travail chez nous, et envahi notre espace mental. L'IA va encore accélérer cela. C'est peut être la dernière chose qui arrive avant la puce qu'on nous greffera un jour dans le cerveau.
- L'IA est aussi un puissant outil de démocratisation. Tout le monde (aujourd'hui) a accès à la même intelligence, aux mêmes outils. Grâce à eux, nous sommes tous aujourd'hu (un peu) ingénieur, avocat, médecin, designer, ... tout à la fois. Les barrières à l'entrée ont baissé. Mais alors, comment trouver notre place socialement si l'IA fait tout pour nous et que nous devenons tous "identiques" ?
- Si l'IA fait tout mieux que nous, que nous sommes réduits à appuyer sur des boutons pour la lancer, que l'on se demande quelle est notre valeur ajoutée : risque-t-on une déprime à grande échelle ?
- Peut être que l'occident va se réindustrialiser, puisque la main d'œuvre (les robots) coûtera la même chose en Asie qu'en Europe.
- Je parlais à un robot pour trouver un créneau pour réparer ma porte de garage. Mais pour m'épargner de parler à un robot, je demanderai bientôt à mon assistant de le faire pour moi. Plus il va y avoir de robots, plus on va vouloir nous même être remplacé par un robot.
- Que se passera-t-il quand une puce connectera notre cerveau à l'IA, qu'elle connaîtra nos pensées ?
Conclusion
Nous vivons une époque intense, aussi passionnante qu'inquiétante, puisque nous sommes spectateurs de l'expérience dont nous sommes les cobayes.
On peut résumer les choses ainsi : l'IA est-elle un outil de plus, qui accélère et étend ce qu'on fait et ce qui est fait ? Ou est-elle si universelle qu'elle supprime toute notre valeur ajoutée ? En clair : va-t-elle déplacer, ou remplacer ?
Bien malin qui saura prédire l'avenir. J'ai demandé à Claude et il n'a pas su non plus.